L’ESPRIT DE NOIËL*
01/10/2010
On a chargé à la centrale d’un gros distributeur de bazar.
On était là à 11hrs, bien que le RDV soit à 15. Des fois c’est comme ça. On va se présenter au guichet – un petit truc en verre, couvert d’affiches de prévention et de règlements – on revient au camion. Le haut parleur nous désigne un quai. On met à cul, on ouvre les battants, on se colle pour que les Fenwicks passent et on attend en cabine. Formellement interdit d’aller dans l’entrepôt. C’est écrit partout. Le risque est minime. Un carton qui tombe, un Fenwick maladroit… Mais comme les assurances sont chères, on ne discute pas. Bon il reste plus de 3 hrs avant qu’ils chargent. Qu’est ce qu’on fait ? On laisse la remorque et on va manger dans un resto pas loin. Tracteur solo.
A notre retour, la remorque est chargée. En avance sur le planning. Pas tant de trafic pour des préparatifs de Noël. On est chargée à bloc, des paquets jusqu’en haut, sur palette filmée pour que tout ça tienne ensemble. Ça tient plus ou moins.
On ferme le camion et on plombe les battants. Mais sans le cordon TIR pour tenir toute la bâche, c’est plus de l’usage qu’autre chose. C’est sensé sceller notre cargaison au cas où les douanes voudraient y jeter un œil, c’est l’expéditeur le responsable, pas nous. Et puis ça garanti du vol … C’est en tout cas l’idée.
La livraison se fait à quelques centaines de kilomètres de là. 2 sites. chaque fois des entrepôts commerciaux alignés le long d’axes tristement raides. La quintessence de nos paysages périurbains contemporains. Tout pour l’auto : triple voie, parkings en abondance, et arbrisseaux comme une promesse d’ombre.
Tout ça est moche mais pratique quand tu n’aimes pas marcher. Et puis comme il y a les mêmes partout, on a ses repères où qu’on aille.
Au matin, le Breger se glisse à l’arrière d’un cube de tôle blanche à l’enseigne du Bazar. La vue : le cul d’autres entrepôts, des containeurs de poubelle, une voie ferrée qui ns sépare des champs hivernaux. On est en avance. Ils n’ouvrent qu’à 9 heures.
Ici, grand luxe, le quai de déchargement est aménagé pour être à niveau de la remorque. Le rideau de fer se soulève bruyamment. Une momette, 26 ans au plus, 40 kilos max, qui nous fait signe de nous mettre à cul. Derrière elle, des masses de cartons. Dans tous les coins, sur 2 mètres de haut et partout des inscriptions chinoises. Chaussons, passoire en plastique, miroir doré, rideau de perle, jouet en plastique, étagère en plastique, couverts en plastique… La Chine, l’autre pays du plastique. D’autres jeunes nanas s’activent à démonter les emballages pour les jeter dans les bacs poubelles. Y’en a au moins 4. Beaucoup d’emballages, mais aussi beaucoup de tris. C’est la loi.
On aide notre hôtesse pas bien réveillée à sortir les palettes du camion. Comme il n’y a pas 2 cartons pareils, tout est branlant. Le film plastique retient tout ça, mais au moindre mouvement maladroit de transpalette, t’as l’impression que ça va s’écrouler comme une tour de Pise chinoise. La momette s’emploie à nous faire de la place dans le sous-sol sinistre. Les murs sont isolés à la mousse. Des gros tuyaux d’air pulsé n’empêchent pas le froid extérieur de glacer l’ambiance. C’est tarte. La place est rare. À un mois de Noël, les gens rechignent encore à dépenser. Pourtant des vases en verre moulé, des couverts à salade en bois, des housses de voiture, les étagères colorées, des guirlandes, des sets de table, des fleurs en plastique… C’est irrésistible.
Le propriétaire de cette chaîne de bazar géniale (c’est eux qui parlent de génie), est bien connu dans la région. Il paraît que c’est un mec sympa, d’une petite cinquantaine d’année, il bouge en hélicoptère, a une maison dans chaque haut lieu du tourisme friqué, et soutient (financièrement) l’équipe de foot locale, va sans façon au troquet du coin… Une légende régionale, un wonder boy de proximité. Le gars est parti de rien.
Une bonne idée.
Vendre beaucoup, pas cher du tout. Gérer toute la chaîne verticalement, de la fabrication à la distribution. Faire cheap. Etre cheap. Ça cartonne, son bazar ! Ça se repend mieux qu’un virus de grippe !
Et nous on continue de bourrer la réserve. À fond. À bloc. C’est la centrale qui décide de la répartition de la marchandise, et la centrale a quelques containers maritimes dispatcher, quelques usines des antipodes à soulager. Et puis dans un mois c’est Noël. Il y aura bien un moment où les gens craqueront. S’agirait pas qu’on les frustre, nous on veut leur bien ! La bonne douzaine de palettes branlantes glissée dans la réserve saturée, on referme les battants et on repart vers d’autres zones de grande distribution. Autre RDV, autre entrepôt, même enseigne.
J’ai pas parlé avec la momette qui nous reçoit. Pas le temps, le camion déchargé faudra qu’elle achalande les rayons, soigne la déco, ouvre la caisse et accueille les consommateurs matinaux… Je ne lui ai pas parlé, mais à vue de nez, elle gagne en dessous du smic avec des horaires charcutés, elle a déjà au moins un môme, un mec qu’est pas le père du môme, des parents au chômage qui peuvent donc garder le môme et 15% de réduc si elle achète les cadeaux du môme dans le magasin…
Bref, on se presse d’emmagasiner des tonnes de merdes en couleurs pour égayer la vie de nos concitoyens.
Aujourd’hui, c’est un peu ça l’esprit de Noël. Beaucoup de bazar. Des trucs venues de l’autre côté du monde, fabriquées pour rien, transportées pour pas grand chose, passées de stock en stock en détaillant peu à peu pour arriver dans des bacs métalliques qui nous disent bien qu’on a tout fait pour que ça coûte pas cher. De la merde de masse, qui ne serre à rien, qui ne fait pas plaisir à voir, pas plaisir à toucher, pas plaisir longtemps de toute façon, pas plaisir à la nature qui étouffe tout comme nous sous le nombre, la production, le flux incessant.
Mais le nombre, c’est ce qui rapporte. Le nombre c’est la richesse, c’est l’hélicoptère et la notoriété. Alors on a Noël, quand il devient irrésistible d’acheter, pour adoucir la tristesse de l’hiver, pour dire qu’on aime nos proches, pour faire comme tout le monde… à Noël, on surnombre.
* : Dans “Le Coeur a ses Raisons”, folle série québécoise, ils ont une façon irrésistible de dire Noël. Bravo à eux.


