POUR LA NUIT

12/04/2009

18 heures. Bientôt 4h30 de route, on n’ira pas plus loin aujourd’hui.

On s’arrête après 4h15 de route. C’en fallait d’un cheveu.

Dans une zone industrielle, à une encablure de l’autoroute, un grand parking de terre battue, à la lueurs de lampadaires sur poteaux de bois. C’est pas la mairie qui paie la lumière. Le parking cerne une bâtiment de parpaing crépis éclairé aux néons.

Déjà pas mal de camions. Ils sont là pour la nuit. On se place, côte à côte dans l’ordre d’arrivée.

Il est trop tôt pour l’apéro. On reste en cabine.

Bruno fait ses paperasses de la journée. Même si l’ordinateur de bord relève l’essentiel des infos, il faut garder une trace papier : temps de conduite, arrêts, heures de travail, kilométrage… Moins de 400 bornes de route aujourd’hui. En 9 heures ou presque. Et 1h12 de “travail”. C’est peu.

Bruno préfère quand il y en a plus, ça fait des heures sup.

L’ouvrier de la route qualifié gagne aujourd’hui un gros SMIC.  Ce sont les heures sup, et les notes de frais (qui ne sont plus ce qu’elles étaient, j’y reviendrais) qui paient le beurre.

Bruno envoie son rapport à la centrale via le GPS. Il devra aussi donner sa Carte personnelle (celle qu’il plante dans l’ordinateur quand il prend son camion) à la fin de la semaine pour que la compta recoupe les infos. Comme la législation est précise, et les assurances tatillonnes, les modes de contrôles sont nombreux. On imagine les dérives possibles pour des patrons abusifs, ils ont accès à tout les mouvements de leurs chauffeurs en temps réel et en archive. Ça ne semble pas le cas ici.

Un Norbert d’Entresangle rouge (ND pour les intimes) vient se garer à côté de nous : on éteint la cabine et allume les feux pour l’aider à se repérer dans sa manoeuvre.  Ça se fait. Notre voisin l’a fait pour nous. Il y a entraide généralisée entre routier.

Autre truc : sur la route, quand un camion double un confrère, celui-ci lui fait un appel de phare, pour lui dire quand se rabattre. Une fois dans la file de droite, le doublant remercie : un coup de cligno d’un côté, un coup de l’autre.

Le grand rouge s’est garé. Il en arrive encore. Il est à peine 19 heures. Demain matin à 6 heures, il y aura moins de monde sur le parking. Le routier est matinal. Le parking contient au moins 70 camions qui s’alignent proprement à moins d’un mètre les uns des autres. Si t’as un chargement de valeur, tu te peux mettre sous les lampadaires. Sinon, tu respectes l’ordre d’arrivée.

Dans un camion voisin, un type regarde la TV. Bruno n’en a pas. Dans son camion il bosse ou il dort. Sinon il va au resto, retrouve d’autres Breger ou d’autres transporteur. Il y a toujours moyen de se connecté sur un employeur commun, une bonne adresse de resto, une difficulté traversée dans la journée ou la nostalgie des temps anciens.

De fait le routier qui s’arrête manger ici a plutôt la 50aine. Les jeunes n’aiment pas la zone longue, préfèrent rentrer chez eux. Ou bien ils mangent au camion, ça revient moins cher. Il y a aussi ceux qui mettent le warning devant le McDo…

Les mains lavées, on prend le kir au bar. Derrière le bar, des filles et des femmes. Au zinc, des mecs. Les looks sont variés – même le cheveu court domine – quelques tatouages plus ou moins fins, quelques boucles d’oreille… le niveau sonore est assez fort. Il y a déjà du monde.. Avant il y avait des grandes gueules, me dit Bruno. Maintenant c’est calme. Et de fait, tout ça est bon enfant.

On paie le repas au bar avant d’aller s’asseoir. Soupe, buffet d’entrée, plat au choix, plateau de fromage et dessert avec un ¼ de vin… C’est régulier. Tout est bon, abondant ici aussi, les jeunes filles au service sont mignonnes, elles débitent. Comme ce sont de grandes tables, la conversation s’engage facilement avec nos voisins. Mais c’est pas obligatoire.

D’ailleurs, j’ai souvent eu le sentiment qu’on attirait un certain type de conducteurs. Les intellos. Normal.

Ce soir, il a la petite quarantaine, grand, mince, les lunettes fines… Et les mains épaisses. Lui il voulait être mécano en aéronautique. C’était sa passion. Mais avec la famille, c’était compliqué. Une fois,il était 2 heures du mat’ quand il avait réalisé avoir emmené ses gamins à l’atelier. Et puis l’usine a fermé, il a fallut se recycler… Routier n’est pas une passion, mais au moins quand il rentre chez lui, il est totalement disponible pour sa famille. En aéronautique, on peut être appelé à toute heure, pour une réparation rapide sur un avion. N’empêche qu’il passe la semaine sur la route, voit peu ses mômes.

On n’a pas pris de fromage. C’est trop ! Et pas de café.

On retourne au camion.

On tire les rideaux devant le vaste pare-brise.

J’ai la couchette du dessus. Ni large, ni haute. Un filet m’empêche de basculer. Il y a des trains de nuit plus spacieux. Pas moyen d’ouvrir l’ordinateur sur mon ventre, c’est dire.

De toute façon Bruno éteint aussitôt et ne fait plus de bruit. Il est couché, il dort ! Je ne traîne donc pas pour éteindre à mon tour.

Au milieu de la nuit, je me réveille la bouche sèche – le pinard et le chauffage, pas à se plaindre, il pulse -, avec en plus l’envie de pisser… Et je n’ose pas bouger. J’entend des camions qui démarrent, ou bien est-ce juste pour faire tourner le chauffage. À chacun de mes mouvements, la cabine ballote. J’ai envie de sortir, je ne me sens pas bien. Mais si je sors, j’allume le plafonnier, donc toute la cabine. Faut que je laisse dormir mon hôte, merde ! Et là, la claustrophobie qui monte. Le plafond tout prêt, les bruits dehors, le désagrément des sensations physiques… Cette nuit-là, j’ai respiré lentement et profondément pour retrouver mon calme. Ça a marché. Les nuits suivantes, j’avais pris mes précautions, bouteille d’eau comprise.

2 réponses à “POUR LA NUIT”

  1. La Grenouille a dit

    REBIRTH !

  2. La Grenouille a dit

    Le coup de l’appel de phares pour signaler que le camion peut se rabattre, il me semble que mon père le faisait alors qu’il n’avait pas de camion… A vérifier mais il me semble bien qu’à la campagne, on le faisait sur les petites routes avec tous les véhicules… D’ailleurs, par prudence et prévoyance, on faisait même un appel de phares, et un bref coup de klaxon, à l’entrée d’un virage en épingle. Inversement, les véhicules lents, type moissonneuses batteuses et tracteurs avec plateaux, indiquaient à coup de clignotants quand il était possible de les doubler. Une forme de savoir vivre sur la route que l’on retrouve dans les tribus : motards, camping-cars… Ou à l’étranger ! En Angleterre, dans la région de Birmingham, le conducteur fait signe avec la main s’il laisse la priorité aux ronds points et remercie systématiquement. Les Napolitains font la même chose aux carrefours (avec ou sans feux !) mais avec le klaxon…
    Aujourd’hui, sur les routes de France, j’ai l’impression que la plupart des conducteurs ignorent les codes et langages des signes qui permettent l’échange, la courtoisie, le respect, l’harmonie… La plupart se contente de forcer les priorités à droite, ce qui est contraire au code de la route : une priorité ne doit JAMAIS être forcée.
    A MEDITER !

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